mardi 24 mars 2015

Timbuktu

Timbuktu
Film de Abderrahmane Sissako, 2014



Une gazelle court dans le sable.
Elle fuit les hommes. Chasseurs à la kalachnikov.
Près de Tombouctou, dans un petit village du Mali, des hommes se sont installés. Ce sont des djihadistes, de ceux qui ne se déchaussent pas dans les lieux saints, de ceux qui font appliquer la charia sur les autres avant de le faire sur eux-mêmes. Ils patrouillent, armés, dans les rues du village et dictent aux habitants la conduite à suivre; les femmes doivent porter des gants et des chaussettes, la musique est interdite, le football est interdit, les cigarettes également. 


Abderrahmane Sissako filme le quotidien. C'est du quotidien, surtout pas du sensationnel. C'est-à-dire que tous les événements vécus par les villageois sont de l'ordre de la vie courante. C'est pourquoi les scènes de violences n'ont rien de choquant si ce n'est leur existence même. On peut dire que la caméra est complètement objective. C'est, en ce sens, un film documentaire. 


Kidane vit dans les dunes avec sa famille. Il élève des vaches. Il représente la paix, la simplicité, la vertu. Car lui aussi est musulman, mais proche de dieu d'une manière différente. Les scènes de vie de cette famille sont agréables à regarder, il s'en dégage une beauté sincère. Les rapports humains sont vrais, les discussions essentielles, n'est dit que le nécessaire, la vérité. Cette famille ne vit pas dans le village, elle est éloignée des autres hommes, elle s'en est éloignée. Elle vit là où le vent souffle, où les dunes ondulent sous le soleil du soir. Cette famille est libre et indépendante. Cependant, les djihadistes viennent parfois, quand Kidane n'est pas là, pour parler à sa femme, sans doute pour la séduire. Cela montre bien que ce n'est pas du non-respect de l'autre, mais de la non-conscience de l'autre. C'est tout simplement de la bêtise. Je trouve d'ailleurs que ce film nous en dit beaucoup sur la bêtise.


Avant d'en dire plus, il faut préciser que toutes les personnes sont filmées de la même façon, les djihadistes comme les villageois, avec leurs forces, avec leurs faiblesses (caméra objective). En effet, on peut être attendri par une scène dans laquelle un père embrasse sa fille aussi bien que par les djihadistes qui se querellent à propos de football. Je trouve cela très humain et très intelligent pour aborder un tel sujet. Revenons-en à la bêtise.
Quand je dis bêtise, je pense ignorance. C'est-à-dire que certains des djihadistes ne savent pas exactement ce qu'ils font là, et pourquoi ils font de telles choses, au nom de quoi ? De dieu ? Ou parce qu'ils ont été influencés? En bref, sont-ils maîtres de leurs pensées, de leurs actions ? Une scène est particulièrement significative. Un jeune djihadiste (qui vient probablement de France) est censé dire devant la caméra à quel point ce qu'il fait est bon pour lui comme pour les autres (je parle de la charia). Cependant, il n'y parvient pas, il bégaie, ne sait pas quoi dire, son acolyte lui souffle même les réponses. On a pitié de ce jeune homme, qui certes tue des gens, mais se tue lui-même. Les gens qu'il tuera seront morts pour rien car ses idéaux n'existent pas, et c'est là que je parle de bêtise, de bêtise profonde.
On se rend compte du ridicule des djihadistes, bien qu'ils soient armés, violents et inconscients. Le premier sentiment est celui du ridicule. Ils sont ridicules. Paradoxalement, ils en sont drôles. Sissako dans le film ne remet la faute sur personne, il nous présente une situation religieuse et politique qui a pris le dessus sur les hommes. Ces derniers sont dépassés par les événements. C'est du pur gâchis. Ce qui est dur en regardant ce film est de se dire que tout cela pourrait facilement ne pas exister. C'est complètement absurde et maintenant personne n'y peut plus rien. 


Une des forces de ce film est qu'il nous met (en plus d'être spectateur) face à l'impuissance et je le redis, face à la bêtise, à l'ignorance, aux problèmes d'éducation, de transmission du savoir.
Ce film pourrait être la base de débats sur la société, la politique, la religion, la psychologie... Mais ce n'est pas le but ici.


L'image est belle, la scène panoramique qui suit le meurtre dans le fleuve est magnifique, elle est suave et douce, très délicate. La caméra glisse d'un endroit à un autre, d'une dune à l'autre avec finesse. De plus, elle filme des belles personnes. Le sourire des uns, les magnifiques vêtements des autres, les voix, les chansons, le silence. Le personnage de l'excentrique du village est intéressant (elle me rappelle Antonin Artaud " je suis fissurée !"). D'ailleurs la scène où un djihadiste danse sous ses yeux est très poétique. Cette "folle" fait de la résistance, accompagnée de son coq elle arpente les rues, fière, libre et sauvage. Elle est comme un oracle désabusé qui a accepté le sens de la vie et le cours des choses, mais qui lutte toujours fidèlement. 


En outre, la bande originale est enveloppante. D'autant plus que dans le film, la musique est interdite... De fait, quand on assiste au chant de Fatoumata Diawara, les poils se dressent sur les visages. Mes poils ont d'ailleurs presque quitté mon visage lors de la scène ou punie par la charia, elle chante sous les coups de fouets.  Diégétique
Pour finir, je dirais que ce film n'est ni porteur d'espoir, ni pessimiste, il est une traduction du réel et de ce qui existe, de ce que vivent les gens. Ce film est de l'ordre de la transmission du savoir. Surtout ici en Europe où il est très difficile d'imaginer un autre quotidien que le nôtre.


(Merci au réalisateur pour son humilité.)
La gazelle court toujours dans le sable. 

Olivier Gros-Laroche

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