samedi 16 mai 2015

Ouverture pour inventaire

Ouverture pour inventaire
Laurel Katz
Œuvres de la collection du Frac des pays de la Loire
Hab Galerie, Nantes


"Je me souviens. Il était dix neuf heures. Nous mangions toujours de bonne heure. Il faisait froid dehors. Il faisait froid à l'intérieur. Il m'attendait, les bras croisés. Il m'attendait toujours les bras croisés. Mais cette fois-ci, j'avais peur. J'avais souvent peur avec lui. Mais cette fois-ci, j'étais terrorisé. Une balance. Ma vie familiale est une balance gigantesque dans laquelle ma nausée ne peut s'échapper. Les battements de cœur s'échappèrent de ma bouche. Je me suis assis, sagement, délicatement. La balance du bal lance la balançoire. Il me fixait. Il n'y avait rien. Il n'y avait pas de plats, pas d'odeurs alimentaires, il n'y avait pas de mots. Juste de la lourdeur et la senteur de la sévérité. Ma vie familiale est une balance des jeux d'enfants dans laquelle je suis trop léger. Ce soir là, le silence lui-même fut plus lourd que moi. Ce soir là, je ressemblais plus à un son aigu pittoresque d'un violon qu'à un accord voluptueux de piano insolent. La froideur. Il faisait froid. J'étais trop frêle pour supporter le bruit du sel, j'étais trop frêle pour entendre n'importe quel chuchotement. J'avais mal à la tête. Ça tournait. Il m'a dit quelque chose. De sa voix grave d'un croquemort dans la fleur de sa vieillesse. Sa barbe. La balance. Et toujours ce bruit de sel. Partir. Loin, avec le sable. Le vent hurlera dans mes oreilles. Je ne penserai plus à la table. J'aimerai peut-être à nouveau. L'odeur de sel dans la balance. Et sa voix rauque. Que me disait-il déjà ?"

Lorsque je vis l'œuvre de Laurel Katz, il ne me fallut pas beaucoup de temps avant d'avoir des visions et envies splendides. Dans mon âme résonnait Proust, dans mon ventre vibrait Trenet. Cette œuvre de jeunesse ne représentait pas, à mon sens, un détournement d'objet, une sculpture ou quoi que ce soit. Ce sujet est tout simplement l'évocation majestueuse d'un Intime Universel.

Il y a une marque, une signature fantomatique, qui détermine la pesanteur dans une ligne oblique. Où résident le supérieur et l'inférieur ? On ne peut que se référer à nous-mêmes, à un vécu d'une soirée ou d'un quotidien. Les deux protagonistes sont là. Dans l'agonie de leurs absences, l'essentiel réside ici : il reste leurs formes sociales et émotionnelles. Il n'y a rien de mieux qu'un silence, qu'une absence avec des éléments flottant autour de cet invisible pour moduler notre propre vision. C'est une histoire interminable, sur un chemin sinueux passant d'un paysage solaire à un paysage acide. L'idée se métamorphose en une autre entité.

Alors, pour terminer mon brouhaha d'idées et de réflexions, j'écrirai tout simplement que cette œuvre, par sa froideur et, paradoxalement, dans sa proximité, nous conte une histoire d'une vie, une histoire d'un repas définissant des paroles et des "classes" de distinctions familiales. Que l'ensemble de ce sujet est la quiddité du souvenir.


Maxime Juin

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