lundi 12 novembre 2012

Fabrice Luchini lit Philippe Muray


THEATRE ANTOINE, Paris
Fabrice Luchini lit Philippe Muray

16h45 : La salle est remplie jusqu’au paradis, la plus haute coursive du théâtre, certains spectateurs peuvent même toucher l’impressionnant plafond du théâtre Antoine. Le rideau est déjà levé, sur scène une chaise en bois à coté d’une table sur laquelle sont posés une carafe et un verre remplis d’eau, des feuillets et des livres ; notamment un très épais de Cioran parsemé d’ une dizaine de post-it roses.
4 spots placés au dessus de la scène et orientés vers la table s’éclairent doucement pendant que ceux de la salle se baissent mais les spectateurs ne sont pas totalement plongés dans le noir.

17h : Fabrice Lucchini arrive sur scène en costume sombre et chemise blanche, il regarde la salle, à peu près 800 personnes, puis s’assoit sur la chaise; face au public. « Vous allez voir ça va être moins marrant que chez Drucker, et pour bien vous montrez que nous ne sommes pas dans quelque chose de très festif je vais commencer par une phrase de Cioran que j’aime beaucoup… »

Pendant deux heures, l’acteur lit au public des écrits de Philippe Muray, auteur contemporain mort en 2006. Il cite Balzac, Jouvet, Céline et tant d’autres… Il fait aussi des pauses dans le texte de l’essayiste féroce, des apartés où toute la puissance comique du comédien explose. Il parle politique, comme souvent, c’est un sujet qui le passionne, et qui passionnait aussi l’auteur dont il fait la lecture. Le comédien considère le texte de Muray sur le débat comme un chef-d’œuvre, et en voici quelques mots : « Un magma d’entre- gloses qui permet de se consoler sans cesse de ne jamais atteindre seul à rien de magistral (…) Le réel s’efface au rythme même où il est débattu (…) On convoque de grands problèmes, et on les dissout à fur et à mesure qu’on les mouline dans le débat »…
Nietzschéen? Oui, mais pas seulement, Muray a des « vertus moliéresques » comme l’avait si justement dit Fabrice Luchini dans une interview, unique dialecticien de notre époque, qui ose être contre la doxa bien pensante de « L’empire du bien », le festif pour toujours, le culturel pour tous, mais derrière « l’homo-festivus » il y a la dimension tragique du déni, car c’est la mort du réel, la mort de la vie et de l’art, pour le socio-philosophe le festif est un parti de l’ordre ; mais il n’ est pas réactionnaire, il est profondément anti-moderne.
Aimait il l’art ? Oui, beaucoup, mais il  haïssait le socio-culturel, il nous explique « qu’en réalité la culture qui est le miracle où chacun est renvoyé à lui dans sa solitude, son rapport à lui, sa construction, a été confisquée en faveur d’une globalité massive qui réduit l’art dans ce qu’il a d’inéluctable pour en faire un matériau de loisir et de consommation où il n’y a plus la vérité de la vie mais qu’un outil de domestication de masse. » L’auteur s’échappe de cette idéologie dominante si étouffante, de ce dictat démagogique. Mais ce désespoir a quelque chose de risible, de drôle, même si il écrase durement nos illusions sentimentales.

19h : Fin du spectacle, les gens applaudissent et se chuchotent : « Déjà ?! Mais quelle heure est il ? Je n’ai pas du tout vu le temps passé. »
En effet malgré la densité du texte et la restitution éclatante qu’ en fait Fabrice Luchini, le temps est passé vite, trop vite. Le talent de l’acteur ajouté à la pensée de cet écrivain, font de cette lecture un moment jouissif. Pour les spectateurs comblés par ce moment d’intelligence éloquente, c’est presque une frustration de voir le comédien quitter la scène.
19h30 : Rendez vous derrière le théâtre, à la sortie des artistes. Une dizaine de personnes arrive, certaines pour des autographes ou des photos, ou juste pour lui parler, le toucher, l’approcher. Lui, Fabrice Luchini, un mythe qu’on a découvert grâce à Éric Rohmer, que l’on a adoré au théâtre, qu’on a écouté avec passion lire Céline, Baudelaire, Paul Valéry, La Fontaine et d’autres, on se délecte de chacune de ses anecdotes sur Roland Barthes, Perceval le Gallois, Johny Halliday, le Palace, le collège de France etc…
Ca y est, le voilà, je me consume à l’idée de le saluer, de lui parler, et je vois tous ces gens qui l’approchent (une scène digne des oiseaux d’Hitchcock). Soudain il me tend la main, nous discutons, je lui demande s’il n’a pas l’impression qu’il y a trop de rires pendant le spectacle et si le public passe à coté du sens du texte.
« Oui et non. Oui car parfois les rires polluent, et non car il faut des respirations à ces écrits si intenses. J’ai besoin de ça pour ponctuer le texte en l’allégeant, le public a besoin de ça pour être tenu en haleine sur la hauteur de l’écrivain, le public ne fait pas d’effort donc il faut l’emmener, le forcer ».
Comment a-t-il sélectionné les extraits ?
« C’est Madame Muray, Anne, sa femme qui a sélectionné et établi l’ordre de lecture »
À la question : considère t il ce qu’il fait sur scène comme une performance, il me répond simplement non. Apres un bref échange sur Rohmer, je le remercie, il m’embrasse, et me dit « À bientôt Mademoiselle ».
Transportée par ce spectacle et cet entretien je quitte cet endroit avec un souvenir magique de cette excellente soirée.


« Autant pas se faire d'illusions, les gens n'ont rien à se dire, ils ne se parlent que de leurs peines à eux chacun, c'est entendu. Chacun pour soi, la terre pour tous. » Louis Ferdinand Céline – Voyage au bout de la nuit ; 1932.

Léa Bertail Domarchi


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